Saint-Leu
L’Héritage des Bourbons

Londres, en cette année 1814, le prince de Condé duc de Bourbon, fait connaissance de Sophie Dawes dans une maison de rendez vous de Picadilly. Elle n’a pas vingt ans. Elle est d’une beauté étonnante. Les charmes opulents affolent le duc déjà séparé de sa femme. Il installe la petite prostituée dans un appartement confortable près de Regent’s Park. Sophie a un regard  innocent, mais c’est une fille calculatrice, ambitieuse et intelligente. A force de leçons , elle apprend à se tenir dans le monde. Le prince de Condé est à la tête d’une fortune immense la première de France. Il entretient les troupes de l’émigration qui s’opposent aux armées de la république puis de l’empire sur tous les champs de bataille. Depuis 1804, il n’a plus d’héritier direct, le duc d’Enghien son fils a été fusillé dans les fossés de Vincennes, sur ordre de Bonaparte.
Le prince de Condé revient en France, auprès de louis XVIII, il s’installe dans  son château de Saint-Leu. Quand à sa maîtresse elle occupe un de ses appartements rue Neuve-des-Capucines à Paris. Sophie ne veut pas rester une fille entretenue, elle ambitionne une  situation au grand jour. A force de charme, elle persuade le prince d’accepter qu’elle épouse  son aide de camp, Adrien-Victor Feuchères qui est amoureux d’elle, ainsi elle pourra vivre auprès de son amant à Saint-Leu. Le roi par amitié pour son cousin ennoblit le couple.
La nouvelle baronne de Feuchères a un appétit colossal. L’immense fortune du duc de Bourbon lui tourne la tête. Son amant, peu à peu, lui fait d’importantes donations sans arriver à la satisfaire entièrement. Elle ne pense qu’aux moyens qui lui permettraient d’arriver plus haut encore, d’avoir plus de richesse et de considération. Et elle trouve !
Au début de l’année 1822, le duc d’Orléans a un quatrième enfant le duc d’Aumale. Louis Philippe craint pour l’avenir de sa famille, la succession au trône de France est compromise depuis que la duchesse de Berry a mis au monde un fils le duc de Bordeaux. Qui fit le premier pas, la baronne ou l’entourage de Louis Philippe, on ne sait ! mais des deux côtés l’empressement est scandaleux. Les deux partis se mettent d’accord pour demander au prince de Condé d’être le parrain du nouveau-né. Plus tard on lui proposera l’adoption de l’enfant.
Le prince de Condé ne peut supporter ses cousins d’Orléans qui se sont toujours opposés aux  Bourbons au point de flirter avec les révolutionnaires en votant la mort de Louis XVI. Jamais ! s’écrie t’il avec horreur. Sur ce la baronne de Feuchères intervient en faisant alterner menaces et gentillesses. Elle va jusqu’à gifler le prince, il a soixante six ans, quarante ans de plus que sa maîtresse. Il veut la paix, la tranquillité. Il cède. La famille d’Orléans et l’ancienne fille galante de Picadilly sont maintenant étroitement associées pour capter l’héritage du prince. Les héritiers naturels, les princes de Rohan, neveux du duc, sont tenus en dehors de ces tractations. Sophie, peu après le baptême, passe à la seconde phase. Elle fait le siège du prince pour qu’il adopte le nouveau-né. Condé a hérité une grande fierté de ses ancêtres, il est véritablement horrifié, scandalisé. Il se débat. Non, jamais le titre de prince de Condé ne sera porté par un d’Orléans. Puis une fois encore, il cède. Il signe en août 1829 le fameux testament qui fait du duc d’Aumale son légataire universel.
Onze mois plus tard, tout change, Charles X perd sa couronne lors des journées de juillet et part pour Londres en exil. Le prince de Condé connaît son devoir ; rejoindre son roi et léguer au petit duc de Bordeaux toute la fortune des Condé. Tant pis pour ces d’Orléans qu’il exècre. Mais la baronne veille dans le château de Saint-Leu au soir de ce 26 août 1830. Le prince de Condé prend congé de ses hôtes, il quitte pour la dernière fois le salon du château. Il a soixante quatorze ans. Plus jamais il ne contemplera des fenêtres cette vue magnifique qui couvre, c’est sans doute un record, sept villes et trente trois villages. Plus jamais il ne chassera à courre, comme il aime tant le faire, dans la forêt de Montmorency. A demain !dit il. Ce 27 août, à huit heures du matin, le valet de chambre frappe à sa porte. Pas de réponse. Il veut ouvrir la porte, mais très curieusement, elle est fermée au verrou. On avertit la baronne et on défonce la porte. Alors on aperçoit le duc de Bourbon pendu à l’espagnolette de la croisée de la fenêtre. 
Louis Philippe, roi des français depuis dix huit jours, veut mettre un terme aux commentaires qui vont bon train à la cour ainsi qu’à la ville. Il ordonne d’enquêter sur les lieux à Saint-Leu. L’affaire est close rapidement, elle conclue au suicide. Le testament est ouvert et toute la fortune des Condé passe dans les mains du petit duc d’Aumale. La Baronne de Feuchères n’est pas oubliée, elle reçoit deux millions en espèces et des legs dont le château d’Ecouen qui s’ajoutent aux domaines de Boissy, Saint-Leu et autres. La rumeur à la cour de France est de plus en plus pesante. Personne ne croit au suicide, Louis Philippe finit par exiler la baronne. La Feuchères retourne en Angleterre et le château de Saint-Leu, théâtre de cette mort mystérieuse, sera entièrement démoli en 1837.
Le temps passe et le duc d’Aumale, sage personnage, fera don à la France de l’héritage des Bourbons.. Le château de Chantilly sera restauré par ses soins, le palais Bourbon abritera l’assemblée et le palais du Luxembourg le Sénat. Le château d’Ecouen est actuellement devenu le musée de la Renaissance.

Antoine Da Sylva
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